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Sauve qui peut… les Halles

 


Quelle tristesse ! Je me souviens de Godard quittant Paris, trouvant qu’elle était devenue une ville de seconde zone. Le couperet est donc tombé : exit tous les architectes. Ils n’ont pas su répondre à un (mauvais) programme. Est-ce un enchaînement inéluctable des faits, ou une volonté politique passée par la force, accompagnée d’une habile politique médiatique ? Pour répondre à cette question, il nous faut reprendre le déroulement des faits : pourquoi, comment en sommes-nous arrivés là ?

L’appel d’offres a été publié de manière assez confidentielle. Seulement quatre équipes ont été retenues, sur des critères que nous ne connaissons pas. De « grosses équipes », composées d’architectes, paysagistes, bureaux d’études, économistes…, bref de quoi en imposer.

Le programme ensuite : alors que nous avions affaire à une étude de définition, il verrouillait d’emblée, sans justification, au moins trois éléments fondamentaux et contraires à l’histoire du lieu :

- Un jardin d’au moins 4,3 hectares. Mille cinq cents ans d’histoire du lieu nous ont pourtant enseigné qu’il s’est toujours agi ici d’un tissu urbain dense, d’une place (du Pilori) et d’un marché (Champeaux, puis halles de Baltard). Il a fallu les projets qui ont suivi le traumatisme de la destruction des halles pour « inventer » en ce lieu un jardin, des pelouses au pied de Saint-Eustache ! Le spectacle des gens allongés sur l’herbe dans ce centre-ville, au pied de ces monuments, constitue ainsi un sacré retournement du sens de la ville telle qu’elle s’est constituée.

- Un éclairage zénithal des sous-sols… bien que le sol de la ville en soit totalement détérioré, que l’ancien tracé majeur de la rue Montmartre vienne se perdre dans le trou du forum au lieu de joindre le Châtelet. Encore une fois le sens de la ville et de son territoire géographique est nié, bafoué ! Pourquoi, lorsque nous construisons en sous-sols, n’assumons-nous pas ce choix : il est possible de créer de vastes cryptes, très belles, spacieuses, sans pour autant éventrer la ville et promettre des lumières zénithales qui n’existent pas réellement !

- La reconduction des espaces commerciaux de surface, qui seraient supprimés. Il s’agit des quelques commerces de surface des pavillons Lescot. Si, pour des raisons économiques, il n’est pas envisageable de modifier le caractère commercial des sous-sols, il paraît pingre et dérisoire de poser comme préalable la reconduction de ces commerces.

Différents « débats » ont ensuite eu lieu, avec invariablement les mêmes acteurs : SEM Centre, RATP, Espace Expansion, et Région. Jamais ils ne dépassaient l’exposition des contraintes de chacun de ces quatre acteurs. Jamais à la tribune nous n’avons rencontré un écrivain, un philosophe pour nous parler de la ville, de l’histoire du lieu. Je me souvenais alors d’une phrase de Roland Barthes par laquelle je commençai mon étude sur les Halles dans Architecture d’aujourd’hui (1) : « C’est pourquoi je dirai que le plus important n’est pas tant de multiplier les enquêtes ou les études fonctionnelles de la ville que de multiplier les lectures de la ville dont malheureusement, jusqu’à présent, seuls les écrivains nous ont donné quelques exemples. »

Une seule note positive dans toutes ces occasions manquées : lors d’une des dernières réunions, dirigée par Paul Chemetov, trois intervenants ont mis en question le jardin, évoqué la possibilité d’une place publique. La réflexion commençait à s’élaborer… mais n’était-ce pas trop tard ?

Aujourd’hui le vrai débat n’a toujours pas eu lieu. Les questions relatives à la ville, à son histoire, ses fonctions, ses habitants n’ont pas été posées. Le choix de la mairie vient interrompre le processus de maturation. Ce n’est pas un hasard si le projet choisi correspond trait pour trait aux éléments du programme initial, sans plus. Nous apprenons que le jardin et le toit seront l’objet de nouveaux concours. Les oeuvres seront, paraît-il, dignes du XXIe siècle : cela nous intéresse-t-il ? Ne nous leurrons pas : quelle que soit son élégance, ce ne sera jamais une grande halle, claire et lumineuse, sous laquelle nous déambulerons. Sa fonction majeure est de couvrir des commerces de surface et de grandes trémies d’accès aux sous-sols. Le projet choisi vient comme justifier et remplacer a posteriori le programme.

Que feront les architectes ? Accepteront-ils de participer à ces futurs concours, marchant sur les cadavres de leurs prédécesseurs ? Ou dessineront-ils de nouveaux projets avec le courage de poursuivre le travail et la réflexion ?



(1) « Étude sur les Halles », dans Architecture d’aujourd’hui, no 352, mai-juin 2004.


  
Février 2005 / Ce texte a été publié dans le quotidien l'Humanité le 10 février 2005; il fait suite au résultat du premier des concours des Halles qui a vu la désignation de Monsieur Mangin comme lauréat. Plus que le résultat (dans de telles conditions il était difficile d'attendre mieux!), ce texte questionne les méthodes et la politique de la ville en matière d'urbanisme. Car nous pourrions étendre cette question à d'autres lieux parisiens comme les Batignolles ou à la "triste ville" qui nous est proposée à Austerlitz/Tolbiac/Masséna: ce dernier lieu méritait beaucoup mieux, un projet à l'échelle de la ville plutôt qu'une opération "immobilière"! Vous pouvez regarder à ce propos notre projet du Grand Paris, et retrouver le projet de Jean Nouvel qui créait un grand parc urbain...
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