[creation site internet] [logiciel creation site] [creation site web] [Actualités]
[Etudes]
[Formes_urbaines]
[Territoires]
[Architectures]
[Projets]
[Textes]
[Videos]
[Archives]
[Liens]
[0 0 1 1 1 1 1 0 640 480]
[Présentation]
[Actualités]
[]

Texte

Adresse courriel

Nom

Accueil

Informations

Contact

Page précédente

Page suivante

Textes généraux

Pérégrinations

(Quelle ville voulez-vous, de quelle vie voulez-vous ?)


Dans Promets-moi, il y a une opposition entre la campagne, d'où vient Tsane, et la ville où il s'initie à la modernité.

« Oui, il découvre le capitalisme, les truands et les promoteurs immobiliers. Aujourd'hui, il est évident que les multinationales sont en train de détruire la démocratie. Mais j'ai traité cela par la farce et en montrant qu'on peut rencontrer partout des gens bien. … »

Vous-même, vous avez choisi de vivre à la campagne…

« La Serbie est le dernier pays d'Europe où la pureté de l'air existe encore, à la campagne. Mais si vous vivez en ville vous n'avez tout simplement pas assez d'oxygène et cela affecte votre mental et votre manière de penser. … »

        Emir KUSTURICA  (interview Le Figaro, 29 janvier 2008)



Racines historiques

Nous poserons comme point de départ (qui pourra dans une réflexion plus avancée être contredit) que les êtres humains se groupent, et nous prendrons comme « image » initiale le village (nous en sentons déjà la fragilité : nous pourrions parler des nomades non établis…). Mais il nous faut un début, comme dans chaque récit, et vous accepterez peut-être cette « fragilité » de principe.

Les êtres humains se groupent peut-être pour différentes raisons ! Certaines peuvent être affectives (les liens du mariage et les relations extra-familiales qui s’ensuivent, les affinités), d’autres peuvent être « matérielles » , à travers l’échange de denrées, de travail, de services… et nous savons que s’instaure déjà la division du travail, spécialisations de chacun, au gré des facultés ou des goûts individuels.

Et dans ces groupements, nous exprimons aussi une partie plus spirituelle (et corporelle) de notre être, à travers des formes d’expressions collectives et festives : danse, musique, carnavals, jeux ou spectacles… Partons donc du fait que nous nous groupons, et que s’en suivent des règles de vie commune, de proximité, de partage et de séparation entre les espaces privés (individuels, familiaux) et publics, lieux de rencontre, d’échanges collectifs.

Aux origines de ces groupements nous pouvons supposer qu’au travers d’activités essentiellement agricoles et artisanales l’implantation et la répartition des individus s’effectuent en intelligence avec le territoire. Nous pouvons même supposer que longtemps des pans entiers du territoire soient restés vierges et disponibles, et que l’accroissement des groupes pouvait s’effectuer sur la conquête de ces nouveaux territoires.

Cette vision quelque peu idéalisée du groupe humain dans sa structure initiale devrait être rapidement corrigée par l’existence de fonctions d’ordre supérieur qui assurent aux groupes des fonctions d’échanges et de protection militaire notamment, permettant de gérer les conflits et rivalités eux-mêmes propres aux individus. S’instaure déjà un « ordre supérieur » dont le rapport au sol n’est plus le même, en quelque sorte déterritorialisé dans le sens où il gère à distance le territoire des autres.

La gestion du territoire n’est donc plus seulement une fonction locale : elle devient aussi une fonction « distante » qui régule les rivalités de territoires, leurs acquisitions… Plusieurs facteurs viennent transformer le mode d’occupation du territoire :
  1. la raréfaction des territoires vierges qui permettaient aux communautés de s’étendre en fonction de leurs besoins sans transformer leur mode d’occupation du sol (voir mon film sur Mayotte, rubrique « Territoires »);
  2. le développement des couches « supérieures » déterritorialisées, au gré de l’extension des fiefs, domaines, royaumes, empires… et l’acquisition qu’elles opèrent de territoires réservés ;
  3. l’apparition de classes dévouées à ces classes « supérieures » (commerçants, services…), elles même déterritorialisées aussi, ou comme nomades, accolées à la précédente ;
  4. le développement enfin de moyens de productions collectifs, au-delà de l’artisanat, eux-même s’affranchissant du sol pour une bonne part.

Processus d’accumulation industrielle

La découverte des contrées lointaines, de leurs ressources territoriales, agricoles ou minières… voire stratégiques de par leur position géographique n’a fait qu’accentuer cette « de-territorialisation » des pouvoirs de nos sociétés. Il s’agissait alors de gérer à distance des territoires et leurs richesses. C’est pourquoi nous mettons en avant ce phénomène avant de parler des modifications dans l’organisation de la production qui se sont déroulées ici, sur notre territoire.

Ce renforcement des prérogatives des classes dirigeantes et de la bourgeoisie qui l’accompagne a de très grandes conséquences sur la gestion du territoire que nous occupons : d’une maille « villageoise » fine et lâche (un écheveau) , nous passons à un système d’accumulation et de concentration territoriale : les premiers immeubles de rapport apparaissent, le logement devenant lui-même une valeur marchande.

La contrainte de la disponibilité foncière (tous les territoires sont privatisés) et la concentration des lieux de production (industries) soumettent les individus à une dépendance quant à leur lieu d’habitation. Ce que nous appelons aujourd’hui, par approximation rapide, la loi de l’offre et de la demande est en réalité un système où celui qui possède (une source de richesse, une industrie…) acquiert de fait la maîtrise et la rentabilité du territoire, du foncier. Les autres, les « ouvriers », qui ont accepté cette dépendance relative au travail se trouvent de fait dépendants en terme de lieu d’habitation… et quand ils acquièrent leur logement, ils restent dépendants du « marché » tenu par les plus riches. Comme le dit la pensée populaire, l’argent va à l’argent !

La pensée commune aujourd’hui (qui n’est pas une pensée populaire) stipule donc que nous serions tous soumis désormais à la « loi de l’offre et de la demande », comme s’il s’agissait ici d’une équité sociale (même règle pour tous) et d’un respect de la liberté individuelle ! N’est-ce pas une simplification abusive, qui réduirait la qualité de notre « désir » à une reconnaissance de facto des faits établis, et au choix d’un moindre mal ? Faut-il ainsi accepter cette règle de l’équivalence généralisée, et considérer que la nécessité de se loger a le même statut que la dépense relative au plaisir ou à l’achat de biens de consommations ? (je vous renvoie à mon film sur Mayotte et aux considérations relatives au droit – à la reconnaissance – d’habiter). Réduire la question de notre désir à cette règle de « l’offre et de la demande », c’est déjà nous marchandiser, et nier que le désir possède des racines beaucoup plus profondes, antérieures aux règles de soumission ou de séduction auxquelles nous sommes soumis.

Accumulation capitalistique

Dans le paragraphe précédent, j’ai évoqué les questions de raréfaction du territoire disponible (non privatisé) et de concentrations humaines et territoriales liées au développement de l’industrie.  Ce phénomène a eu des conséquences sur le bâti et notre manière d’habiter, avec le développement des immeubles de rapport que nous avons évoqués. Paris (capitale du XIXème siècle) intra-muros est ainsi constituée en grande partie d’immeubles de rapports auxquels nous sommes maintenant habitués, mais qui à y réfléchir ne vont pas de soi ! Cette réalité s’accompagne pour beaucoup de la perte du rapport au sol, de l’avantage de posséder un espace extérieur, de la soumission aux règles d’une copropriété et des conséquences financières qu’elle implique…

Nous parlions ci-avant du « désir » individuel : il n’est pas dit que notre rapport à notre propre désir n’en soit pas voilé, et qu’il ne s’agisse pas plutôt ici d’un compromis que nous subissons. Cet aspect est important car l’adéquation du désir individuel à l’existence vécue est à la source de la notion de culture : en dehors de cette règle, la culture individuelle s’ appauvrit et dégénère (je vous renvoie au très beau texte de Soetsu Yanagi – Artisan et inconnu – que je cite par ailleurs).

L’expansion industrielle s’est depuis étendue à beaucoup d’autres domaines, englobant le commerce, l’agriculture en grande partie, les services… et la finance qui régit le tout ! L’entrepreneur qui au dix-neuvième faisait fortune dans une affaire est maintenant chapeauté par des systèmes beaucoup plus étendus et puissants. Dans le domaine de l’habitat et de la construction, nous retrouvons ce changement d’échelle : l’immeuble « bourgeois » financé par un particulier a laissé la place aux réalisations des groupes financiers (banques, assurances), aux professions spécialisées (promotion immobilière) ou aux organismes publics ou semi-publics (logements sociaux, en accession…etc.). Et l’échelle des projets change aussi : grands ensembles, bâtiments plus importants, hauteurs plus élevées, ensemble de quartiers, villes nouvelles… avec ce processus de deterritorialisation qui s’accentue, jusqu’à promettre aujourd’hui (utilisant le langage du marketing) aux habitants des tours avec des jardins suspendus ! Les systèmes politiques qui soutiennent ces projets fonctionnent de la même manière que les grandes entreprises privées : ils développent des objectifs, étudient leur rentabilité (principe des ZAC), choisissent des partenaires… mais en aucune façon la chose politique (qui devrait pourtant être d’une toute autre nature) n’est en adéquation avec sa nature première, à savoir l’expression et l’intérêt des individus composant le groupe. La véritable « rénovation politique » aujourd’hui nécessaire passe par une adéquation de sa pratique avec ses fondements : chez nous les fondements politiques sont de nature démocratique, les élus sont désignés par le peuple… et ceux-ci devraient mettre en pratique la parole et le choix de leurs électeurs! Cela n’est pas le cas ; les pouvoirs politiques fonctionnent comme des entreprises privées, s’arrogent des pouvoirs que nous ne souhaitions pas leur donner, et utilisent les mêmes recours aux médias et aux outils de marketing et de publicité.

Cette déviance que l’on observe facilement aujourd’hui à travers les projets urbains parisiens (les Halles, les Batignolles, Masséna, les tours à Paris) est tout à fait névrotique, le signe d’une pensée qui « échappe » et fuit en avant (capitalistique), tout à fait à l’inverse (à l’encontre) d’un questionnement sur le désir individuel dont nous parlions précédemment. Ce mouvement, similaire « à construire des châteaux en Espagne », ne relève même pas de l’utopie. Il pratique à outrance la soumission (ou l’allégeance) aux opérateurs financiers et entreprises privées ou semi-publiques qui les soutiennent, la rivalité tant pratiquée entre concepteurs, l’absence totale d’égard aux autres, aux destinataires (les habitants). C’est un système guerrier qui se développe, avec toute la violence que cela contient, et la destruction de la culture, commune ou individuelle, dont nous parlions (je vous renvoie à la citation de Kusturica ci-dessus). L’urbanisme qui est pratiqué aujourd’hui trouve une illustration exponentielle dans les villes chinoises qui anéantissent un patrimoine (démocratique) pour le remplacer par un système urbain d’une violence extrème… ce que certains nous proposent, ici, aujourd’hui (en voilant leur discours d’intentions esthétiques ou sociales) !

Je reviens un instant sur le terme de désir que j’ai employé plusieurs fois et qui qualifie à ce stade le mieux une donnée qui me parait essentielle, et consubstantielle de ce devrait être une ville (la ville nous fait déjà renoncer à beaucoup de choses, il faut que des désirs communs soient échangés en compensation…). René Girard a très bien formalisé (« Mensonge romantique et vérité romanesque » notamment) le mode de fonctionnement du désir, par triangulation : pour qu’un désir naisse, l’individu a besoin d’un modèle qui va lui permettre de le définir. Ainsi la ville peut avoir cet avantage de faire se côtoyer et se rencontrer les gens ; encore faut-il que l’architecture favorise ou simplement permette cet échange ! Or les modèles de villes développés depuis soixante ans fonctionnent à l’inverse de l’échange, et enferment, en les superposant, en les cloisonnant, en les éloignant… les individus. Quid des formes d’échanges : passages, ruelles, mitoyennetés, espaces partagés, espaces publics dûment mesurés… ? Les tours, revenues à la mode aujourd’hui, représentent le mieux ce semblant de densité et surtout cet isolement des individus, avec leurs espaces servants tristes et aveugles, leurs esplanades vides et ventées. Les lilong de Shanghai dont je vous ai déjà parlé expriment une forme de sociabilité des plus avancées, remarquable (et très dense), à l’inverse des quartiers de tours. Là peut s’exprimer le désir, le plaisir (je vous renvoie à mes films). La beauté, contrairement à ce qu’on essaye de nous faire croire, n’est pas une question d’esthétique (l’esthétique nous ennuie) ! Elle est liée au désir, au plaisir, à l’échange… notions inverses du soucis esthétique (d’esprit marchand).

Tout se passe aujourd’hui comme si le désir individuel était empêché, isolé (c'est-à-dire étouffé), bafoué, craint peut-être, l’individu ravalé au rang de force de travail, d’outil de production non pensant, non désirant… mais consommant… cette consommation dont on nous parle tant et qui sauverait l’économie, serait la condition de sa réussite ! (je pense à la chanson de Souchon, « Foule sentimentale »). Sommes-nous dans le monde qu’Orwell annonçait ?

Et maintenant ?

L’architecture (et les architectes) ne constitue pas un ensemble homogène. Toutes les formes d’architecture ne sont pas équivalentes du point de vue de la sociabilité et de la beauté! Et certains architectes vantés par les revues de papier glacé ressemblent plus aux idoles que décrit Souchon qu’aux artisans d’un véritable savoir vivre et habiter. Ils pratiquent plus l’esthétique que l’expression du désir et de la beauté. Leurs modèles sont leurs amis qui pratiquent les mêmes choses qu’eux, et dans un système cyclique et fermé, ils produisent leurs objets esthétiques, marchands.

Que voulez-vous comme vi(ll)e ? Où aimeriez-vous habiter ? Quelles relations souhaiteriez-vous entretenir avec vos voisins… etc ? Supposons que nous puissions l’exprimer (de mon côté j’essaye de vous fournir des exemples pour nourrir votre réflexion)

Je vous laisse poursuivre ce texte, et je serais heureux de recueillir votre sentiment ci-dessous (champs facultatifs): merci.

Site consacré à l'architecture et aux études urbaines

lien vers l'atelier d'architecture...